samedi 27 décembre 2008

Il était une fois...

Il était une fois une femme qui savait changer le mal en bien, le gris en beau, et les fraises en confiture, les mots en histoires et les petites filles en grandes rêveuses. On pourrait s'attendre qu'une telle femme soit connue de tous et toutes, mais parfois il existe de ces êtres merveilleux qui choisissent de se laisser aimer dans un univers petit et coloré d'où ils tirent sur des fils presque invisibles qui donnent vie à tout autour d'eux, d'où ils caressent doucement et avec magie les destins de ceux qu'ils rencontrent.

Son univers était à l'étroit mais combien suffisant car c'était son monde depuis si longtemps, du temps où elle était une petite fille, dans cette quelconque maison au beau jardin à l'ombre d'une vigne, d'un pommier, d'un prunier et d'un cerisier. Une quelconque maison, devant laquelle passaient de quelconques voitures, dans cette ville quelconque (mais tellement aimée), une clôture verte quelconque et une rue quelconque aux cris et appels d'enfants comme tant d'autres il y en a partout. Des chats paresseux se glissaient parfois en dessous des clôtures lorsque le maitre de la maison (un gros, blanc et gris, qu'elle nourrissait de salami et fromage feta) allait chasser les saucisses fraiches accrochées sur la corde à linge d'une voisine. Les enfants venaient parfois chercher des trésors oubliés.

Le matin elle se peignait en hâte, se lavait à l'eau froide qu'elle sortait du puits de son jardin, mettait son habituel bandeau en tissu mauve pour retenir ses cheveux presque blancs, droits, coupés au carré, cheveux qu'il y a longtemps, du temps où son mari était là, elle frisait et éclaircissait pour qu'ils soient blonds. Souvent, en été comme en hiver, pour sortir elle mettait son beau pull mauve aussi, que j'aimais lui emprunter parfois, doux rappel de son odeur. Un coup d'œil vers le lit où on dormait ensemble ( je fais semblant de dormir), et la voilà partie chercher du pain, ou mon déjeuner (des brioches huileuses roulées dans du gros sucre que j'adorais, à la confiture ou au fromage), ou au marché, ou parler de choses pas importantes à une voisine. Je me rendormais, elle le savait.

Si tu avais la chance de la rencontrer en chemin, petit mais coriace bout de femme qui avançait tranquillement à grands pas lents, d'une élégance particulière, retenue, un sourire absent toujours sur ses lèvres et la tête qui penche sur un côté, son sac se balançant à sa main droite, comme si son esprit était toujours attaché à son corps par une épingle à nourrice et allait, d'une seconde à l'autre, s'envoler vers de merveilleux ailleurs. Si tu avait la chance de la rencontrer ainsi, une fois qu'elle t'eut reconnu par contre, les grands yeux noirs se posaient sur toi tout en douceur orientale, le sourire s'élargissait, et si tu te plaignait, par exemple, du mauvais temps ou du prix du lait, ses mots magiques te faisait oublier ces malheurs, et en un rien, sans effort apparent, tu te trouvais sur un tapis volant, ailleurs, là où le temps est plus clément, un hier ou un demain rêvé prenait corps avec ses paroles, et tu entendais le son du lait qui bout et tu sentais son odeur, sentais le soir venir et les contes qui allaient commencer, que tu sois grand ou petit. Ses mots doux, malins et enjoués t'en donnaient envie, d' écouter ses contes, ses histoires vraies ou brodées sur ses souvenirs, mais la voilà repartie, de nouveau absente, et le sourire, à sa vie si remplie.

Sa vie si remplie, c'était moi, ma sœur parfois, mes cousins, et sa maison, et son marché, et ses journaux, et ses cigarettes, et son fils, et sa fille ma mère, et ses voisines. Rien de trop magique, un quotidien quelconque. Mais si tu avais la chance d'y entrer, dans son quotidien, sa maison aux endroits secrets et enchantés, dans ses histoires d'un autre temps, plus jamais tu ne serais sorti de la pièce magique, au feu de poêle en hiver, au grandes fenêtres ouvertes en été. Il y a des enfants dans ce monde qui ont vu, dans cette même pièce, pour la première fois de leur vie, des guerres et des couronnements, des massacres et des pogromes, des départs et des nouvelles vies, des inondations et des grandes neiges, des ancêtres , leurs vies et leurs morts, leurs amours, ses amours, des mers éloignées et des petits malheurs tout proches. Assises sur son grand lit, après de délicieux repas de plats qu'elle cuisinait rien que pour nous deux parfois, toujours les choses que j'aimais, qu'elle me décrivait avant jusqu'à ce que je salive si claire en était l'image, moi petite les genoux réunis en dessous du menton, je regardais ainsi le temps passer lentement, aussi lentement que la fumée de sa cigarette qui volait en dansant vers les rayons de soleil d'après-midi paresseux, dans l'angle de la fenêtre ouverte.

Ses histoires commençaient toujours avec un long silence, parfois une question de moi, à peine audible pour ses mauvaises oreilles, au début, plus curieuses, plus directes en grandissant. Je regardais ses mains, n'osais pas trop regarder son visage de fée enchanteresse, mais ses mains de vieille mamie, maigres et tachées, à la peau rigide qu'elle soulevait pour me montrer comment elle restait dans la forme qu'elle lui donnait, et attendais, en sachant qu'elle tirerait sur sa cigarette, et continuerait une de ses histoires. N'importe laquelle, toutes belles, les mauvais tours de la vie étaient raisons d'exploits et d'expéditions, les hommes étaient méchants rien qu'un temps, pour que la vie trouve son équilibre et se transforme en conte. La fumée de sa cigarette partait tranquillement en direction de la fenêtre, aussi tranquillement qu'elle est partie lorsqu'elle n'avait plus personne à qui raconter les merveilleuses histoires de sa vie.

Je suis contente de l'avoir connue, qu'elle me dise "tu es belle et je t'aime", chose qu'on devrait dire tous les jours aux petites filles, car elle l'entendent si peu souvent par la suite. Assise sur son lit, petite fille devenait grande et de ses histoires sont nées mes ailes. Je crois qu'on est faits d'histoires, de nos histoires et de celles qu'on nous raconte, et le plus important, puisqu'on ne vient pas de nulle part, c'est de les continuer, de toucher au moins un autre être au courant de cette vie, et de laisser aussi quelqu'un d'autre creuser des tunnels secrets dans nos têtes et âmes, pour ensuite les raconter, nos vies, comme celle que j'ai voulu raconter rapidement, celle d'un être simple à la vie quelconque.

Un être sur lequel on n'a pas fait aucun film, ni écrit de livre (pas encore). Un être qui m'a appris qu'on pouvait avoir son amour, un amour, pour soi toute seule, ne serait-ce que pour un temps; qui m'a appris la valeur des douces paroles, la magie des mots, les savants comme les normaux; et la valeur d'une promesse (alors qu'elle faisait toujours ce que je voulais, une fois elle me promet qu'elle m'emmènerait au parc le soir, alors toute la journée je savoure l'attente, le soir venu ce n'est même plus important, et elle me fait remarquer le plaisir que j'ai eu, même si elle n'a pas respecté son engagement). Un être qui m'a appris, en accrochant mon violon qui ne servait plus, au mur, parmi les tableaux, que la musique pouvait être aussi regardée et non seulement écoutée; qui m'a fait découvrir le café, et la liqueur de griottes, et le plaisir que quelqu'un cuisine juste pour moi. Un être qui a vécu sa vie, du moins la dernière partie, dans l'amour et pour l'amour. De moi, et de tout autour d'elle. Un amour qui reste, malgré la fumée de sa cigarette depuis longtemps éteinte et les nombreux rayons de soleil passés dans mes yeux et les nombreux autres amours passés dans mon cœur depuis.

2 commentaires:

Anonyme a dit...

Ferme les yeux et regarde la musique : dans une danse je t'embrasserai

Unknown a dit...

Wow, Alex, super frumos, bravo, imi aduci aminte de bunica-mea. Dan