mardi 16 décembre 2008

Autres yeux bleus

En ce moment, surtout ceux de ma belle cocotte, ils me font penser à la mer, au calme de la mer les soirs en été.

Et puis d'autres, dans mes cauchemars, grands comme des soucoupes et pleins de reproches.

Mais il y en a eu d'autres, cela fait longtemps, des yeux bleus : bleus-vert ceux là, du moins de ce que je me rappelle, ou peut-être bleu foncé, je ne sais plus trop, mais rieurs, interrogateurs, amusés et en même temps tristes, les yeux de mon père mais en bleu : ceux de mon grand-père. Ces yeux-là je n'ai pas beaucoup connu, quelques semaines pendant des été de mon enfance que je peux compter sur les doigts.
Un été en particulier je me rappelle, quel age devais-je avoir? 10 ou 11, et j'avais pris de la maison un livre, neuf, de poèmes, une lecture obligatoire pour l'école qui ne me tentais pas : de courtes poésies avec rime, paysages bucoliques et premiers amours paysans, un poète roumain connu. Une journée ma "meilleure amie de la campagne" comme j'appelai I., était partie avec son père en ville à B., et je n'avais pas envie d'aller me baigner dans le Danube ce jour-là, tous les enfants étaient disparus je ne sais où. Alors, enfant de ville et de cours en béton que j'étais, je me suis dis qu'il fallait explorer un peu et gouter aux joies de la campagne : je trouve une magnifique place à l'ombre sous un abricotier au milieu de la vigne, je mets un petit tapis et je commence à lire mon livre. Et là, grande révélation, ces poèmes, je les adore, je lis et relis, jusqu'au soir, les autres arrivent et je regrette que je n'ai pas plus de temps sous cet arbre,ce temps volé, passé toute seule, moi qui n'aime jamais être toute seule.
Les jours qui suivent, je tente de renouveler l'expérience, mais sans grand succès, mes habitudes et toujours mieux à faire à plusieurs. Mon père aperçoit le livre, que j'essaie de lire à table, pendant que je mange, tellement il me plait, et me dit qu'il est content que je le lise, qu'il aime beaucoup cet auteur, et son père aussi. Et quelques jours plus tard, mon grand-père (il a l'air vieux, même s'il ne l'est pas tant que ça, il a un peu de barbe noire qui pique, il sent le vin, je ne lui parle pas beaucoup), m'aperçoit passer devant chez lui (ces deux -pièces qu'il a sur le terrain de sa sœur) et m'interpelle, moi mon livre à la main, pour, dit-il me donner des coupons de tissus (il a exercé, et exerce toujours, à ce moment là, le métier de tailleur qu'il a du apprendre, lui qui était un presque génie en mathématiques). Cela ne me tente pas du tout de rentrer chez lui, ça sent le renfermé et le vin, mais j'y vais, et je me promets d'y mettre du cœur et d'avoir l'air enthousiaste, pour ces quelques minutes. En fin de compte, c'est très beau ce qu'il me donne, je vais faire plein de belles robes à ma poupée avec I. (je ne jouais plus vraiment avec les poupées, sauf pour fabriquer des vêtements), je suis contente pour de vrai et je lui donne un bisou. Mais il voit mon livre et là, ce que j'avais un peu vu venir arrive, il me demande de lui prêter, au moins jusqu'à demain. J'acquiesce, sans pouvoir dire dire non, et j'avale mon désarroi en silence, non seulement je n'aurai pas mon livre pendant toute une journée, ou pire, plus, s'il ne tient pas parole, mais aussi, je ne voulais pas lui prêter, à lui...
Mais le lendemain, il me le rend, me dit combien cela lui a fait plaisir de relire ce bon auteur qu'il avait tant aimé dans sa jeunesse, et qu'il aime tellement lire mais n'a plus vraiment de livres, alors il me remercie et me le rend, mais là, horrible découverte : une tache, de vin ou de sauce, sur la couverture de mon nouveau livre préféré, en plein milieu. Le désespoir et une grande déception doivent se lire sur mon visage d'enfant gâté, alors il s'en excuse, me dit même qu'il me rachèterait un autre. Je lui réponds que ce n'est pas grave, mais sans conviction.
Et je m'en veux. De lui avoir prêté. Et de ne pas avoir voulu lui prêter.

J'ai toujours beaucoup aimé les livres, leur contenu oui, mais aussi leur forme matérielle. Ce livre là, je l'ai gardé longtemps, peut-être même je l'ai encore, parce que je l'ai aimé, oui, mais aussi, parce qu'il me rappelle cet été-là, et mon grand-père, cet être que j'ai connu si peux.
Quelques dix ans plus tard, et sept ans après sa mort, dans la solitude et l'alcool, quelques mois après la mort de sa sœur, misère de sa petite chambre au plancher en terre battue, quelques dix ans plus tard donc, je reviens de ce pays froid, et au bout du village, par une chaleur à mourir, 40 degrés à l'ombre, un cheval est attaché après une clôture bleue, en face du cimetière. Je nettoie la tombe, commune, de sa sœur, celle que j'appelais ma grand-mère puisque c'est elle qui a élevé mon père, et son mari; les mauvaises herbes sont hautes comme moi, des mottons qui piquent dont je ne sais pas le nom se prennent dans mes cheveux et vêtements, je défriche cette foret qui sent la poussière et j'ai les larmes aux yeux, puisque je me rappelle si bien les jours de sa mort à elle, l'enterrement, comment j'ai jeté de la terre sur cette même tombe, et des heures après, j'arrive à quelque chose de mieux, de la terre, aucune mauvaise herbe; je pousse des jurons de fatigue, de tristesse et de mépris contre ce village et cette famille dont personne n'est capable de venir nettoyer une tombe au moins une fois l'an, sans parler des fleurs.
Nous retournons vers l'entrée du cimetière, il y a un puits, je sors de l'eau avec le seau troué en plastique vert (le temps de remonter la manivelle pour le remonter, il est déjà à moitié vide), pour boire et arroser la tombe, lorsque mon cœur s'arrête et je vois le visage menaçant de ma mère qui me gronde, comme quoi l'année passé j'étais venue, mais je n'ai pas pensé à mon grand-père, à lui nettoyer sa tombe aussi, "est-ce que tu sais au moins où elle se trouve : un peu avant celle des autres, sur la même allée?"
Alors, le cœur serré et à petits pas de coupable, j'avance en m'essuyant le bouche de cette eau à gout de boue et de fleuve, et j'ai si peur de ne pas la trouver, le trouver. Mais je le trouve, et au milieu d'encore plus de mauvaises herbes hautes comme moi, une énorme araignée noire et jaune. Il l'enlève, et moi je commence à arracher, avec le peu de force qui me reste, en ayant peur, à chaque coup, que l'araignée se retrouve dans ma main, ou dans mes cheveux, les larmes aux yeux, pourquoi qu'il l'a tuée, lui qui ne tue jamais aucune bête, même la plus petite (moi qui trouve ça bête) : "je n'avais pas le choix, elle était trop grosse", et pour une seconde je pense que c'est peut-être mon grand-père qui s'est réincarné en cette grosse araignée, et puis après, non, c'est pas possible que ce soit lui, il ne serait jamais une grosse araignée de même, mais une toute petite, inoffensive, douce et tranquille.
Et je pense encore un petit peu à lui, aux yeux rieurs et tristes en même temps, et je lui promets de revenir un jour nettoyer sa tombe une fois de plus. Et de faire tout mon possible pour aimer et connaitre ceux que j'aime. Et de boire du vin. Et de pas laisser passer aucune chance d'aimer et de connaitre ceux que j'aime.

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